Lucienne Girardier Serex

CHAPITRE III

Il n’avait pas l’habitude de s’inquiéter. Mais là, il était tendu. Ducret était un rationnel. Il avait choisi la métallurgie pour ça. Deux et deux qui font quatre, action et réaction, point de rosée, seuil de précipitation[1], température de fusion : uniquement des données tangibles sur lesquelles on pouvait compter. La matière ne l’avait jamais trahi, mais, ce soir-là, il n’était plus sûr de rien. Il n’avait plus qu’un seul espoir, la venue du Dr Spin, qu’il attendait d’une minute à l’autre.

 

Genève. Lentement, les lumières de la ville remplacent les feux du soleil couchant. Le jet d’eau balance élégamment son voile opalescent sur la rade. Mouvant, éphémère mais puissant et inamovible, le monument représente bien la Suisse qui n’existe que par la fidélité que lui renouvelle quotidiennement chacun de ses habitants.

 

Seule parade contre le temps : le mouvement.

 

Genève. L’eau joue avec les reflets des enseignes de prestige : Vacheron Constantin, Rolex, Patek Philippe, Audemars Piguet, Oméga, Zénith, parmi d’autres. Les marques horlogères, les banques internationales, les hôtels de luxe, les bijouteries du quai Gustave-Ador mêlent leurs couleurs en de longs traits sur l’indigo d’un lac tranquille. Les flèches de la cathédrale Saint-Pierre s’illuminent.

 

Le pont du Mont-Blanc ploie sous la charge des automobilistes industrieux et indisciplinés : les voitures font la queue, étrange coutume citadine que l’on peut observer, matin et soir. Les étages des bureaux s’éteignent l’un après l’autre, déversant dans la rue des chapelets d’employés, leur costume, tiré à quatre épingles le matin, maintenant un peu froissé.

 

Loin de la rade, de l’Ile Rousseau, du Jardin anglais et des immeubles de charme qui entourent la cathédrale, se développent les cités et les zones industrielles. Vues du ciel, elles paraissent envahir la campagne comme un cancer. La nuit, elles font écho à la voie lactée.

 

Au pied d’énormes citernes se dresse un immeuble gris, faiblement éclairé, désespérément rectiligne. Désespérément utilitaire. Barrière de treillis, parc à voitures : l’usine 5 de la WatchCom, le centre de recherches. Les derniers ouvriers franchissaient les tourniquets de contrôle. Quelques fenêtres, pourtant, restaient éclairées.

 

Spin était venu. Enfin. Ducret le conduisit le long des corridors de carrelage, impatient, excité comme un enfant. Il le fit entrer dans un sas. Sur le linteau de la porte vitrée, on pouvait lire : Wild Quantum System S82. Il n’était pas peu fier.

 

Avec l’aisance de l’habitude, il se mit à se déshabiller, invitant Spin à faire de même. Ils enfilèrent une combinaison blanche dans laquelle ils ressemblaient à des médecins de pandémies : le capuchon qui couvrait entièrement leurs cheveux comportait deux ouvertures couvertes de gaze pour les oreilles. Ils y ajustèrent un masque qui ne laissait voir que leurs yeux. Ducret dut enseigner à Spin le rituel défini pour éviter toute contamination, il lui proposa d’échanger ses souliers contre des sabots blancs. Puis il lui fournit des gants de vinyle, l’aidant dans cette mission impossible que constitue l’enfilage de cette seconde peau.

 

Ils se taisaient.

 

Si l’ingénieur Ducret ne parlait pas, c’est qu’il s’inquiétait. Ses résultats n’étaient pas bons (franchement catastrophiques, à vrai dire), c’est pourquoi il avait convoqué le professeur Spin, spécialiste de la technologie laser, actuellement fort opportunément en mission de recherche au CERN[2].

 

Le professeur Spin restait muet parce que le projet de Ducret l’intriguait. Il avait entendu parler de cette nouvelle technologie. Il avait lu, bien sûr, l’article d’Hélène Desportes paru dans « Nature » en 2005 et il en avait été impressionné. Si elle disait vrai - si l’on pouvait prouver ses dires - le monde en serait bouleversé !

 

La communauté scientifique restait dans l’expectative, personne ne s’était précipité sur ces hypothèses, ni pour tenter de les confirmer, ni pour essayer de les contrer. La jeune femme travaillait seule à leur démonstration dans un laboratoire minable. Ses demandes de crédit traînaient dans les tiroirs de l’administration, passaient de bureau en bureau, de lenteur en lenteur, finissaient par s’égarer mystérieusement. C’est, et Spin se trouvait bien placé pour le savoir, que ce concept bouleversait toutes les théories de la physique quantique…. et la physique quantique, c’était la chasse gardée des scientifiques les plus en vue.

 

Lui, Spin, n’avait pas suivi le sujet. Il se concentrait sur les techniques holographiques qui lui prenaient tout son temps. Il profitait de leur soudain succès depuis que le manque de pétrole faisait flamber les prix des vols internationaux. Interpellé par Ducret, il avait été surpris que des laboratoires privés testent déjà des moyens de production basés sur une théorie non encore démontrée par les milieux autorisés. A la réflexion, la chose ne semblait pas si étonnante : des engins de la famille Piccard aux techniques du clonage humain, les privés pouvaient s’enorgueillir de prestigieuses victoires.

 

Ils franchirent un nouveau sas dans lequel ils durent attendre l’équilibrage des températures, les yeux fixés sur une lampe rouge. Les lunettes du professeur Spin s’embuaient à chacune de ses respirations, il tenta d’arranger son masque au mieux, mais plus il le trifouillait, plus il ressentait de gêne. Un bruit sec indiqua que la porte était déverrouillée, ils entrèrent dans une salle en surpression d’air. Leurs sabots laissèrent les dernières particules de poussière sur un paillasson autocollant qui couina à chacun de leur pas. La respiration chuintante de la ventilation emplissait le local. La lumière, violemment orange des lampes à sodium les éblouit un moment. La salle blanche, comme on l’appelait, ne l’était pas. Bien qu’elle ait été recouverte de peinture et de carreaux de céramique laiteux, ceci pour traquer avec le plus de soin possible tout corps étranger, les lumières colorées qui l’éclairaient jour et nuit la transformaient en une espèce de vaste bonbon à la mandarine. Lorsqu’ils en sortaient, après huit heures de travail, les ouvriers voyaient le monde en bleu.

 

Ducret, chef de la production WQS chez WatchCom, marchait en tête dans l’atelier orange encombré d’appareils gigantesques qui brillaient de toutes leurs LED[3] et vrombissaient paisiblement. La tension avait disparu, il était dans son élément. Il restait à convaincre Spin. Ducret était confiant : qui résisterait à l’attraction d’un projet aussi prometteur ? Parfois le passage était si restreint que les deux hommes devaient se faufiler de profil, leurs mains gantées en l’air, comme des chirurgiens en balade.

 

-               Voilà l’animal, dit l’ingénieur.

 

« L’animal » dont il parlait se composait de deux armoires métalliques, reliées à une sphère d’un bon diamètre, par d’espèces de longues cages noires, disposées à angle droit. L’ingénieur programma rapidement la machine sur une console à écran tactile, puis, le sourire aux lèvres, il baissa l’interrupteur central. Noir total, vite brisé par quelques LED de toutes couleurs qui s’animaient sur le monstre de métal. Un son léger envahit la pièce. Il devint bientôt difficile à soutenir tant il grimpait dans les aigus. Enfin, il fila dans l’ultra-son et sortit de la sphère audible, au grand soulagement du professeur Spin. Dans les cages noires, une espèce de brume se forma, une sorte d’aurore boréale irisée qui devenait de plus en plus brillante. Bientôt, le visage des deux hommes fut illuminé par ces rayons qui couraient dans leurs tuyaux de dentelle. Ils formaient deux traits parallèles dans les lunettes du professeur.

 

-               Ce ne sont pas des rayons lumineux, commença Ducret, pas plus que des lasers, vous pouvez vous en rendre compte.

 

Spin se pencha sur l’une des cages noires et ce qu’il vit l’impressionna : il ne s’agissait évidemment pas d’une lumière cohérente[4] comme celle des lasers qu’il connaissait bien. Le faisceau qu’il avait sous les yeux paraissait vague et flou, pourtant parfaitement défini. Il était à la lumière ce que la pierre de lune est au caillou : il chatoyait de manière indéfinie, semblait tantôt transparent, tantôt nacré, presque vivant. Ducret observait son collègue avec attention. Il venait de jouer son principal atout.

 

-               Ce sont des rayons d’Ether, dit-il.

 

-               Hélène Desportes avait donc raison ?

 

-               Vous le voyez vous-même. Nous captons les neutrinos[5] qui traversent la Terre. Les neutrinos, professeur Spin, ne sont pas les particules que l’on a bien voulu nous décrire jusqu’ici : ce sont des tores d’Ether qui se forment lorsqu’il y a collision atomique, un peu comme le nuage annulaire qui caractérise l’explosion de la grande bombe. Des ronds de fumée en quelque sorte, mais des ronds qui tournent sur eux-mêmes à une vitesse inimaginable, près de quatre fois celle de la lumière. Ils sont une forme intermédiaire entre la lumière qui est un flux qui tourne en spirale et la matière statique. Car les atomes sont des paquets d’Ether qui tournent de manière quasi sphérique, une double sphère, en fait. Emprisonnés par leur mouvement rotatif, ils deviennent ce que nous appréhendons comme de la matière statique. Les neutrinos, eux, voyagent : ce sont des restes d’explosion. C’est étonnant, n’est-ce pas, cette manière de voir ?

 

Ducret sondait son interlocuteur. Il guettait en lui la moindre approbation. Spin opina en silence, visiblement, il tombait des nues.

 

-               La forme particulière des neutrinos nous permet d’agir sur eux avec beaucoup moins d’énergie qu’il n’en faudrait pour atteindre le noyau d’un atome. Nous les enfilons comme des perles et nous « défaisons » l’écheveau en ralentissant progressivement leur vitesse de rotation. Ils « s’évaporent » comme les ronds de fumée quand vous les touchez du doigt. Nous captons alors l’Ether et nous l’acheminons dans ces armoires, vous comprenez ?

 

-               Non, mais je conçois, répondit prudemment le professeur.

 

-               Le reste vous paraîtra familier : ces armoires sont issues de la technologie laser. Nous y captons le léger flux d’Ether obtenu et, grâce à de multiples allées et venues entre des miroirs, nous le condensons en un rayon, c’est ce que vous voyez là.

 

-               Ainsi, c’était vrai…chuchota le professeur, fasciné.

Les allégations de son collègue heurtaient son sens commun - contredisaient tout ce qu’il avait appris jusque-là, pourtant il ne pouvait plus douter : devant lui chatoyait de sa lueur étrange la substance primordiale. Il restait muet, il voulut s’asseoir, mais l’ingénieur, insensible à son trouble continuait.

 

-               Comme pour vos hologrammes, le rayon est partagé en deux, puis dirigé par nos ordinateurs. Ce sont des nuits et des nuits de calcul de plusieurs engins, parmi les plus sophistiqués au monde, je vous le promets !

 

-               Je conçois, répéta Spin d’une grimace.

 

Il se sentait mal à l’aise. La chaleur était telle qu’il commençait à transpirer dans sa combinaison ; ses gants de vinyle, humides à l’intérieur commençaient à coller à ses doigts. La racine de ses cheveux le démangeait désagréablement.

 

-               Vous comprenez, les pièces que nous fabriquons sont définies à l’atome près ! En chaque point de cette matrice, nous faisons se rencontrer les faisceaux, exactement comme sur une image holographique. Et que se passe-il ? Eh, bien, ils se rencontrent, ce qui crée des perturbations dans le flux et provoque des remous. L’Ether se met à tourner sur lui-même…et crée les atomes de nos pièces !

 

-               Vous voulez dire que vous créez de la matière avec ces flux ?

 

-               Oui, selon le principe de Desportes.

 

-               C’est de la féerie !

 

-               Pourtant, c’est bien réel. N’est-ce pas ce dont vous avez rêvé toute votre vie ?

 

-               Je n’ai même jamais osé le rêver, répondit Spin.

[1] Point de rosée : température à laquelle la vapeur d’eau contenue dans l’air commence à se condenser. Seuil de précipitation : grandeur chimique au-delà de laquelle un corps contenu en solution se sépare et tombe au fond du vase.

 

[2] CERN : Laboratoire européen pour la physique des particules (Conseil Européen pour la Recherche Nucléaire).

 

[3] LED : Diode électroluminescente, comme, par exemple, la petite lumière qui signale le « stand-by » de nos appareils électroniques (Light-Emitting Diode).

 

[4] Lumière cohérente : rayon lumineux diffusant dans une seule longueur d’onde.

 

[5] Neutrinos : Particule subatomique de masse infime et dénuée de charge électrique.

 

Lucienne Girardier Serex

Lucienne Girardier Serex